Culture et loisirs
Histoire
Un balcon sur la Broye
On n'a pas encore trouvé meilleur moyen pour découvrir un coin de pays et sentir son coeur battre que de chausser de bons souliers de marche. Invitation à une balade entre champs et futaies, passé et présent, à la découverte de ce balcon vert de la Broye qu'est Russy
Russy: en bordure de la route de Berne, un discret panneau indique la direction à suivre. De la plaine, c'est la vision d'une colline noyée dans la verdure et couronnée par une imposante forêt, d'où pointent, comme des sémaphores pour visiteurs en mal de connaissances géographiques, quelques toits de tuiles rouges. "Pour venir chez toi, il faut vraiment le vouloir", m'a dit un jour une connaissance de Lausanne. Eh oui! La route qui file, droite et rapide comme une flèche, entre Avenches et Payerne n'invite guère l'automobiliste à musarder hors des sentiers battus. Finalement, ce n'est pas plus mal! Car sur ce balcon qui domine la Broye, on peut encore goûter à certaines heures de la journée à une saine oisiveté. "C'est vraiment bien calme ici", ajoute cet ami en guise de reproche envieux, recensant en citadin ces bruits trop familiers que l'habitant du lieu n'entend plus et qui racontent toute la vie d'un village.
Grandeur nature
Russy, c'est d'abord un paysage, c'est aussi une lumière, ou plus justement des lumières. Et il y en a une particulière pour chaque saison, pour chaque moment de la journée. Cela aussi fait partie du génie d'un lieu, de ce sentiment de s'y sentir bien. Grimpez d'abord à l'orée de la forêt du Belmont. Juste après un orage, quand la pluie a nettoyé l'atmosphère et que la rumeur monte de la plaine. Là, c'est une carte géographique grandeur nature qui se déplie à vos pieds.

Les yeux plongent d'abord dans un tableau que ne renieraient pas les peintres paysagistes: au centre, le lac de Neuchâtel se devine en filigrane, à sa gauche les collines ondulantes de la Haute-Broye et les hauteurs de Sottens, à sa droite le Vully qui fait le gros dos au-dessus du lac de Morat. Et, courant tout le long de ce panorama, le Jura, parfois si proche qu'on a l'impression de toucher du doigt ses sapins, parfois si lointain, en silhouette à peine esquissée, avec une jolie succession de sommets, Tête-de-Ran, Vue-des-Alpes, Chasseral... Puis le regard survole la plaine de la Broye, ses champs, ses haies et ses villages. Par temps clair, on peut en apercevoir, dit-on, une cinquantaine. Je ne les ai jamais comptés. Mais c'est certainement vrai, à quelques clochers près! Le plus proche, surmonté d'un coq doré, est celui du village voisin de Dompierre avec lequel Russy partage son destin paroissial, vraisemblablement déjà depuis le X e siècle, et musical avec la fanfare et le choeur mixte. Une collaboration qui s'étend aussi, depuis la fin des années septante, aux écoles, dans le cadre d'un regroupement scolaire.
Origine romaine
Enfin, au premier plan, Russy. Autour de la chapelle, les habitations se blottissent comme pour mieux se tenir chaud. Succession de toits imposants, de vergers et de jardins: le temps semble n'avoir pas prise sur le village et l'avoir préservé des cavalcades et des remous de l'histoire. Et pourtant...
Si elle n'est pas inscrite dans les manuels, l'histoire locale se découvre, en pointillé, sur les façades des fermes qui racontent la vie quotidienne du siècle dernier et des siècles d'avant. Elle se vit à la laiterie, construite en 1859, qui transforme aujourd'hui encore en gruyère et en vacherin fribourgeois le lait des sept derniers paysans du village. Elle se raconte à la chapelle dédiée à saint Nicolas, édifiée en 1762 par Mgr Joseph-Nicolas de Montenach. Elle se retrouve au château, comme on l'appelle encore aujourd'hui, qui fut longtemps la résidence d'été de grandes familles de Fribourg: les Werlhy, à l'origine de sa construction vers 1500, les de Montenach, de Techtermann, de Gottrau.
Russy est mentionné la première fois en 587: la reine Berthe, en fondant le prieuré de Payerne, y réserva des terres. Mais son histoire remonte certainement à des temps plus anciens si on suit la piste étymologique. Son nom tirerait ses origines de Rosciacum , domaine d'un Roscius, famille consulaire romaine. On n'est pas très loin d'Avenches, l'antique capitale romaine d'Helvétie. Des fouilles archéologiques ont mis au jour un cimetière, il y a quelques décennies, un cimetière mérovingien.
Au Moyen Age, plusieurs vieilles familles fribourgeoise et vaudoises (les Major, Bougy, Chausse, Champion, Guglenberg, Fégely...) ainsi que les sires et le clergé de Montagny y possèdent des terres. Avec l'occupation du Pays de Vaud par Berne et Fribourg en 1476, le village quitte le giron de la Savoie pour être rattaché au bailliage de Montagny, possession de la ville de Fribourg. En 1787, Russy obtient un statut communal.
Le village subit à trois reprises l'incendie (1592, 1593, 1631), un fléau craint dans ces temps reculés, car bien souvent dévastateur. En 1592, le feu ravage dix-neuf maisons.
Pijon pigeonné
Puis le temps s'écoule jusqu'en 1798 qui voit les troupes françaises importer les idées de la Révolution et balayer la féodalité et les seigneurs de Fribourg. Russy, comme les communes voisines de Dompierre et de Domdidier, accueille favorablement les nouvelles idées et se rallie à l'éphémère République lémanique le 28 janvier 1798. Cet hiver-là s'écrit une page pittoresque de l'histoire locale. Conduisant ses troupes de Payerne à Fribourg, le général français Pijon est reçu au château par le sénateur de Montenach, parent de l'évêque. L'officier, dont les ordres étaient de prendre la ville de Fribourg, partage le repas du châtelain. La tradition rapporte qu'en fin de soirée ce dernier aurait affirmé au général qu'il pouvait piller sa demeure. Mais qu'il ne réussirait pas à s'emparer de la table sur laquelle il venait de souper. Piqué au vif, Pijon releva le défi. Mais en vain. Taillé directement dans la molasse qui supporte les murs du château, la table résista aux efforts du général...
Un vitrail situé dans la chapelle qui surplombe le château rappelle un autre événement de cette époque troublée, plus tragique celui-là. Destinée à l'ordination des prêtres, la chapelle accueillit le Père Apollinaire Morel, de Posat, qui y prononça ses voeux de prêtrise. Ce dernier connut un destin tragique en septembre 1792, massacré par les révolutionnaires au couvent des Carmes de Paris. Il sera béatifié par le Vatican. L'auteur des Annales d'Estavayer , le chanoine J.-Phillippes Grangier, y reçut aussi l'ordination.
Léguée par Mgr de Montenach à la commune, la chapelle abrite les portraits des six évêques canonisés du diocèse - saints Protais, Henri, Amédée, Boniface, Guillaume et Marius. Elle conserve aussi sous son retable baroque magnifiquement restauré un témoin de l'histoire religieuse et des croyances de cette époque: le reliquaire de saint Modeste, dont les restes, visibles dans une châsse, et qui nous impressionnaient quand nous servions la messe, furent ramenés des catacombes de Rome par Mgr de Montenach.
Incorporé successivement aux districts d'Avenches, de Montagny, de Dompierre puis finalement de la Broye fribourgeoise, la commune traverse le XIX e siècle au rythme des saisons et des récoltes comme tout village à vocation agricole. Mais aussi de la recherche de travail sous d'autres cieux. Ainsi, les procès-verbaux du Conseil communal conservent la mémoire d'une gouvernante originaire de la commune. Installée à... Moscou, elle demandait une aide. Le recensement de 1811 dénombre une population de 110 habitants. Puis passe le XX e siècle, avec le tocsin un 1 er août 1914 invitant les hommes à rejoindre leurs régiments, un nouveau tocsin en septembre 1939 et le départ des maris pour garder la frontière, un souvenir encore vivace pour les plus de 60 ans. Les décennies filent, la roue de la vie tourne: fermeture du Café de la Persévérance, un si joli nom, puis de l'épicerie... Si en 1950 on dénombre encore 209 habitants, la population n'est plus que de 134 personnes lors du recensement de 1980.
Vitalité retrouvée...
Il faut attendre la fin des années quatre-vingt pour que la commune sorte de sa léthargie et emboîte le pas au XXI e siècle. Sursaut d'énergie grâce à la nouvelle génération aux commandes de la commune. Les projets fusent, les réalisations se succèdent: plan d'aménagement local, création de zones à bâtir communales et privées offrant une cinquantaine de parcelles, réfection de l'éclairage public et de l'école, construction d'un immeuble avec l'aménagement de 111 places PC protégées, d'une salle communale et du conseil, réalisation de l'épuration entièrement en système séparatif reliée à l'Association intercommunale d'épuration des eaux, qui regroupe ses voisines, d'un réseau d'eau potable, de la défense incendie et d'une déchetterie en collaboration avec Dompierre. Russy prend l'initiative de forger son avenir. Il se traduit dans le paysage par le développement de sa zone résidentielle, avec de nouvelles constructions dont l'architecture épouse, pour certaines, des lignes résolument modernes. Un développement qui se traduit également dans l'accroissement de sa population (210 habitants à ce jour).
Cette vitalité donne aussi des ailes à la vie sociale. Abandonnée faute de jeunes au milieu des années septante, la Bénichon investit, depuis seize ans, l'ancien battoir, grâce à l'Amicale des pompiers, chaque premier dimanche de juillet, selon la tradition. Organisée par le Théâtre de Courant d'Air de Dompierre, qui a trouvé sur les routes de Russy le circuit idéal, la Course de caisses à savon est aussi devenue un rendez-vous noté à l'agenda.
.(.. et charme conservé
En une quinzaine d'années, la commune a réussi son pari: se doter de nouvelles infrastructures tout en ne reniant pas ce qui fait son charme, ce mélange harmonieux de nature (120 hectares de forêt) et d'agriculture (359 hectares). Et là, quittez la lisière du Belmont pour emprunter ses chemins forestiers. Même remaniée, sillonnée de nouvelles routes, rudoyée par l'ouragan Lothar , la forêt conserve ses charmes: domaine des bûcherons à la morte saison, des promeneurs de tout poil, des coureurs, des cyclistes, des cavaliers, des pique-niqueurs l'été, des chasseurs et des cueilleurs de champignons l'automne venu... Mais aussi du renard et du chevreuil ainsi que d'hôtes ailés, pas forcément communs dans nos régions, comme le grand corbeau ou le pic noir. Peut-être qu'au détour d'un chemin creux le souffle du vent vous apportera le dernier soupir de Jean de Faucigny, ce moine clunisien trucidé dans la forêt par le sire Théobald un jour d'octobre 1390 alors qu'il allait dire la messe à la chapelle de Chandon.
Puis musardez à travers prés et champs au gré des nouveaux chemins hérités du remaniement parcellaire, vous y découvrez une campagne façonnée par le travail du paysan. Elle a conservé tout son caractère, entre haies vives, champs de blé ou de betterave, chaînes et noyers majestueux. D'autres panoramas tout aussi impressionnants s'offrent au regard, comme celui qui s'ouvre sur le village voisin de Léchelles avec pour toile de fond la campagne sarinoise, le Gibloux, les Préalpes fribourgeoises, avec le Moléson comme dominante, et les Alpes.
Sans renier les avantages de la modernité - l'école a été reliée à l'internet - "Russy a su et a pu, comme l'écrivait un chroniqueur de La Liberté , demeurer à l'abri des remous des années présentes": là se trouve peut-être une des réponses aux défis de demain. Tout comme le blé dont s'ornent ses armoiries, l'avenir est un savant dosage de continuité et d'innovation.
A. Pauchard